La petite lumière

-Voilàààà… Bonne nuit ma Chérie!

-Bonne nuit Papa.

Je referme le livre tandis qu’elle se pelotonne dans son duvet. Je suis étendu au pied de son lit sur le moelleux tapis aubergine, appuyé contre un gros coussin. J’attendrai là jusqu’à ce qu’elle s’endorme. C’est notre petit rituel du soir. Les lampions de couleurs qui pendent aux poutres du plafond enveloppent la pièce d’une lumière d’enfance, la fameuse petite lumière, ce premier rempart contre les ténèbres. Sa respiration devient de plus en plus profonde. C’est bon signe. Elle a pris la bonne direction, celle du sommeil. Je suis soulagé comme le marin qui a conduit son embarcation à bon port. Parfois la manœuvre est plus difficile si le lendemain promet une virée trépidante et qu’elle aimerait franchir à saute-mouton le dodo qui l’en sépare. Mais aujourd’hui, pas de remous. Je vais profiter encore quelques instants de cette paix avant de sortir tout doucement de la chambre, en essayant de ne pas trébucher sur un jouet – ce que je ne manque jamais de faire en pestant contre ma maladresse – pour aller reprendre mes activités, dont la plus importante sera d’être la sentinelle de son sommeil.

 

Merci chauffeur!

La persévérance des moines à continuer à prier pour les damnés m’a toujours fascinée, mais ces jours-ci c’est plutôt la bienveillance des chauffeurs de la ligne de bus que j’emprunte qui retient toute mon attention. À n’en pas douter, ils font œuvre de civilisation en étant les gardiens d’un trésor humain inestimable qui se résume en trois mots: bonjour, au revoir et merci! Je les vois également porter secours à l’égaré qui ne sait plus à quel écran se vouer. Mais peut-être que leur politesse est aussi une manière de ne pas devenir fou de toute l’indifférence, le brouhaha, le mal-vivre qu’ils côtoient tous les jours; de garder le cap en accueillant celui qui monte et en saluant celui qui part, lui souhaitant que la journée soit bonne, alors que ces derniers harnachés comme des chevaux de trait technologiques, casques chevillés au fond des tympans, n’auront rien entendu, ne se seront peut-être même pas aperçus que le bus est conduit par quelqu’un, qu’à tesla ne tienne! Oui, ces hommes et ces femmes travaillent dans monde parallèle puisque la plupart des usagers ont les yeux rivés sur leur téléphone portable à travers lequel ils regardent si un pokémon go ne se serait pas incrusté dans le réel. S’il y a encore une perception de la réalité, de soi et d’autrui, ce dont ces deux adolescentes me font douter, chantant à tue-tête, la musique de leur téléphone portable à fond, sans casque. Elles ne cherchent pas à provoquer leur entourage: elles n’en ont même pas la notion. Alors oui, à tous les chauffeuses et chauffeurs de bus à qui, comme les limaces, on a ôté le cockpit protecteur pour les faire travailler dans un milieu où l’individualisme triomphe et les bonnes manières s’estompent,  je dis: merci et bravo!

Crêpes party

En marchant dans la rue à Morges j’ai croisé une maman qui demandait aux deux enfants qui l’accompagnaient:

– Vous voulez qu’on fasse une crêpe party ce soir?

Et eux de lui répondre à l’unisson avec joie:

– Oui!

Bien sûr, ce n’est pas grand-chose cette histoire de crêpes, une paillette déposée au coin des jours, et pourtant il n’y a peut-être pas besoin de grand-chose d’autre pour bien réussir la pâte d’une vie qu’une pâte à crêpes faite avec toute la bienveillance d’une maman qui ne compte pas son temps, qui met tout son souci à préparer un repas aimé et à veiller à ce que ce soit une petite fête salée et sucrée le soir venu autour de la table. Ce dont les deux marmots ne doutaient pas.

Les paresseux

J’ai réalisé une image de mon adolescence au Papiliorama de Fribourg: je suis entré dans une des vignettes de la bande dessinée d’un de mes héros préférés, Gaston Lagaffe. Une aile du parc d’attractions, le Nocturama, est consacrée à diverses espèces nocturnes. On pénètre dans une halle où règne une moiteur tropicale et où filtre une épaisse lumière bleu marine recréant une nuit de clair de lune (comme il est écrit sur le descriptif du site). Des chauves-souris virevoltent au-dessus de nos têtes, tandis que des porcs-épics et autres animaux improbables déambulent à quelques pas de nous. Et soudain, au détour du chemin, ils étaient là, les paresseux, ces mammifères faits sieste, contraints de composer tout leur mode de vie en fonction d’un impératif qui peut leur être fatal: l’incapacité de se presser. M’est aussitôt revenue en mémoire cette page où Gaston va faire une interview pour le journal Spirou dans la serre d’un zoo où se trouvent des folivora (les paresseux, donc, mais je voulais éviter une répétition). Il se sent tellement en adéquation avec ce milieu et ses habitants qu’il s’y endort le sourire aux lèvres. Et moi aussi, l’espace d’un instant, en voyant les paresseux se prélasser aux branches avec leur bouille joviale, j’ai failli dire à Louise et aux amis avec lesquels nous étions que c’était fort aimable de m’avoir accompagné et que, pour ma part, j’étais arrivé, j’allais rester là afin d’accomplir ma nature profonde. Je m’imaginais enjamber la barrière et grimper à un arbre prendre ma place parmi eux – l’imagination, quel luxe tout de même!

J’apprends en écrivant ce billet que la lâcheté a de nouveau frappé. Nice cette fois-ci. J’ai hésité à le publier, mais finalement les paresseux ne font que de nous rappeler que tout autour de nous suit son cours, nonchalant de nos meutrières dérives, et que nous ne perdrions rien à nous en inspirer.

Fail again, fail better

Ever tried. Ever failed. No matter. Try Again. Fail again. Fail better.
— Samuel Beckett

En me promenant au bord du lac l’autre jour, je me suis étalé sur ce qui ressemblait à une petite plaque de boue. Je me suis tout de suite relevé. Personne en vue. Je suis reparti comme si de rien n’était, mais tout de même un peu gêné: un grand garçon comme moi, les quatre fers en l’air, ce n’est pas très sérieux! C’était oublier que tomber est non seulement inévitable, mais une condition pour progresser. Refuser de tomber, c’est refuser d’avancer. « Comme tu tombes bien! » devrait être un des plus beaux compliments que nous puissions recevoir, indiquant que nous ne nous sommes pas trop raidis, que nous avons conservé la souplesse nécessaire pour faire fi des obstacles et rebondir, en privilégiant le mouvement sur l’immobilisme.

Les enfants, ces rois des gamelles, l’ont parfaitement compris qui regardent leurs parents pour mesurer la gravité de leur chute et s’impatientent de reprendre leurs jeux. Les cavaliers le savent aussi, à qui on intime de remonter tout de suite en selle, c’est la règle et un antidote à la peur. Les entraînements de nombreux arts martiaux se passent à tomber. Sans parler de nos anciens qui ne résistent pas à la tentation d’aller cueillir les tétons cerisés de Dame Nature en grimpant sur une échelle branlante, quitte à se sacro-fémuriser.

Alors finalement, mon gadin au bord du lac, autant ne pas en faire toute une histoire.

L’arrosoir vert

Des gens qui ne se connaissent pas, qui ne savent rien les uns des autres, peuvent cependant se témoigner de l’attention par des petits gestes en apparence tout à fait anodins. En apparence, seulement. J’en veux pour preuve le petit arrosoir vert qui se trouve dans le cimetière de mon village. Je n’ai presque jamais eu à le remplir pour aller arroser la tombe de mes grands-parents. Même en été quand les fortes chaleurs demandent de s’y rendre quotidiennement. Je ne croise quasiment jamais personne et pourtant je le trouve chaque fois plein, à côté de son robinet, attendant que quelqu’un vienne le chercher.

Parfois, après avoir arrosé les fleurs, les arbustes et la lavande, je reste là encore quelques instants, relisant une fois de plus les noms inscrits sur la pierre. Les dates. Avec toujours un peu d’étonnement face à ce grand et simple mystère: ils étaient là; ils ne sont plus là. Ma grand-maman me faisait de délicieux gâteaux à la viande. Il n’y a plus de délicieux gâteaux à la viande. Mon grand-père faisait semblant de fumer des cigarettes en chocolat qu’il allumait pour me faire rire. Elles se sont définitivement éteintes. Ainsi va la vie. Restent les souvenirs – mais si vivants parfois. Et je retourne déposer le petit arrosoir vert. Non sans avoir pris soin de le remplir à ras bord d’eau fraîche. Me plaisant à songer que je veille à mon tour à ce que le niveau d’humanité du petit cimetière ne baisse pas.

Voilà bien des années que je n’arrose plus la tombe de mes grands-parents. Lorsque je suis retourné la voir il y a une quinzaine de jours, l’arrosoir vert était toujours là, à sa place. J’ai oublié de regarder s’il était plein, mais dans mon esprit, il l’est. Et la lavande qui foisonne autour de la stèle d’année en année fête généreusement mes chers disparus. J’espère que mon grand-père voit cette image d’où il est. Je suis sûr qu’il aurait sorti ses pinceaux.

Stèle

 

Le dessert

Dans un de ses enseignements, le moine bouddhiste vietnamien Thich Nhat Hahn souligne que nous montons toujours les escaliers pour arriver quelque part. C’est plus fort que nous, magnétique: la destination – le but – entraîne la volonté. Arriver, arriver le plus vite possible, essoufflé, épuisé, ratatiné, pour éventuellement finir par redescendre en ne retenant qu’une seule chose: comme la montée était fatigante. Pour illustrer son propos, il raconte sa visite avec quelques moines et moniales d’un édifice touristique en haut duquel menait un grand escalier. Lentement, attentivement, la petite bande escaladait l’une après l’autre quelques marches. Puis elle s’arrêtait pour s’asseoir, profiter de la vue, respirer, sourire. Et elle recommençait l’ascension à pas homéopathiques. Tandis que les conquérants des sommets à peine entrevus les dépassaient, qui diront avec désinvolture qu’ils ont fait la Thaïlande, les Seychelles, l’Afrique, sans qu’on sache vraiment ce que les lieux traversés ont fait ou défait en eux. Et les moines poursuivaient leur exercice de pleine présence, nonchalants d’arriver: ils y étaient déjà, là.

Tout dans notre éducation nous intime d’arriver, d’aboutir, de finir, depuis la plus tendre enfance, comme je le dis déjà à Louise:

– Si tu ne finis pas ton assiette, tu n’auras pas de dessert…

Pourtant, il y aurait une sagesse de l’interruption, de la mise en suspension, avant d’être au bout, avant d’être à bout. Lâcher-prise n’est pas abandonner, mais bien redonner sa place (sa chance?) à l’être en train de s’épuiser à vouloir finir à tout prix, au risque de s’achever lui-même avant d’avoir terminé. Ce serait aussi simple que de s’asseoir sur une marche pour profiter d’un rayon de soleil et savourer d’être, d’être sans condition aucune. Un droit inaliénable. Parvenir à comprendre et vivre pleinement cette évidence, c’est avoir son dessert, peu importe que l’assiette soit finie. Mais oserons-nous?

Les chonchons

Les chonchons d’Anatole, le chien de la famille, sont en deuil. Quand bien même on ne peut pas dire qu’ils les aient épargnés, c’est leur raison d’être qui s’est éteinte lundi dernier. Ils avaient été traités avec la délicatesse proverbiale d’un bouledogue. Tout nouveau chonchon avait droit à une ou plusieurs séances de décapitation et autres lacérations qui faisaient jaillir la mousse blanche de leur petit corps dodu et qui nécessitait qu’on les recouse. Sitôt abandonnés à la gueule du molosse nous aurions été bien en peine de les dégager pour les secourir. Un bouledogue, c’est une mâchoire entourée d’un corps. Son encolure et son poitrail sont surdimensionnés comparés à son arrière-train ridicule, comme si la nature ayant fait œuvre de mandibule ne s’était pas sentie le besoin de parachever la bête. Chez ce chien, l’étreinte est volonté, cela se lit dans ses gros yeux exorbités qui ne lâchent pas leur proie du regard. Il crèverait plutôt que d’en démordre.

Mais revenons à nos chonchons. Il ne se contentait pas d’affreusement les maltraiter. Le soir venu, après son repas, il les chonchonnait, à savoir qu’il les tétait tendrement et baveusement au rythme métronomique de trois tétées pour une expiration. Nous devinions qu’il était en train de s’endormir lorsque la cadence ralentissait. Avant qu’il ne devienne sourd, le seul mot de chonchon le rendait dingue. Il partait aussitôt à la recherche de l’un d’entre eux, renversant tout sur son passage. J’ai par ailleurs constaté que ce chien qui n’avait jamais manifesté le moindre désir pour un de ses congénères peinait à cacher son excitation pour ses chonchons. 

Fort de leur commerce avec Anatole, ils sont devenus des épaves peu ragoûtantes – en fait absolument dégoûtantes – que nous nous efforcions de cacher lorsque nous avions des invités, surtout à cause des enfants qui ne manquaient pas de venir montrer à leur maman horrifiées le trophée qu’ils avaient trouvé. Oui, ces chonchons étaient immondes, et Louise leur doit peut-être de n’être jamais malade, ayant été immunisée à leur contact.

Ainsi lundi soir, en rentrant et en voyant ces chonchons orphelins éparpillés un peu partout dans la maison, j’ai eu envie de les réunir sur une photographie. Ce sont les témoins silencieux de l’absence de ce babineux avec lequel nous avons vécu une dizaine d’années. Bien entendu, des lignées de chonchons se sont succédé, aucun ne survivant plus de deux ans à une passion aussi nourrie. Là, on peut voir la dernière génération de braves, qui va finir au rebut. Et tandis que j’expliquais à Louise avec nostalgie que les chonchons aussi allaient nous quitter, je l’entends me répondre:

– Papa, je peux dire un mot?

– Oui, bien sûr ma Chérie…

– On peut aller au Mc Do?

Tessons

Après avoir passé plus d’une heure à farfouiller parmi du tout-venant au bord du lac, j’ai trouvé ce qui pourrait être mon premier tesson, à la plage dite du Pélican, à Saint-Sulpice. Il est insignifiant au regard du trésor que je me promettais d’exhiber devant Jean. Je n’ai pas eu la chance du débutant. Tant mieux. Je ne suis d’ailleurs même pas sûr que ce soit bien un tesson que j’ai trouvé. J’ai bien compris le sens lexical du mot tesson, mais je ne me suis pas encore suffisamment frotté à sa réalité. Il est entouré d’odeurs, d’eau, de soleil et de pluie, de rencontres, avec les cygnes et les promeneurs. C’est une expérience, avant toute chose, qui fait intervenir tous les sens, à commencer par le toucher: l’incroyable douceur de ces bouts de céramique ou de verre, polis par le ressac, dont tout le coupant s’est atténué pour devenir soyeux comme les naseaux d’un cheval.

Le chercheur de tesson semble avoir perdu quelque chose qu’il cherche parmi les cailloux, branchages, vases, coquillages, bouts de cordage ou de plastique. Du moins c’est l’impression que je me donnais. J’aurais bien été en peine d’expliquer  à une connaissance rencontrée là ce que j’étais en train de faire, ou pourquoi je le faisais ni ce que je m’attendais à trouver. Et pourtant, je crois qu’à compter de ce jour mon commerce avec les rives lacustres ne sera plus le même. Pas à pas, ma relation avec ces lieux pourrait gagner en profondeur grâce aux tessons qui m’offrent de partir à leur recherche.

Je reviendrai sur ces fragments qui m’amènent à me poser tant de questions auxquels Jean, quêteur confirmé et obstiné, me répondait avec espièglerie l’autre jour :

– C’est dans le livre!

J’ai donc acheté le livre Tessons aux éditions d’autre part. Je le lirai après avoir effectué quelques premiers travaux pratiques au bord du lac.