Tessons

Après avoir passé plus d’une heure à farfouiller parmi du tout-venant au bord du lac, j’ai trouvé ce qui pourrait être mon premier tesson, à la plage dite du Pélican, à Saint-Sulpice. Il est insignifiant au regard du trésor que je me promettais d’exhiber devant Jean. Je n’ai pas eu la chance du débutant. Tant mieux. Je ne suis d’ailleurs même pas sûr que ce soit bien un tesson que j’ai trouvé. J’ai bien compris le sens lexical du mot tesson, mais je ne me suis pas encore suffisamment frotté à sa réalité. Il est entouré d’odeurs, d’eau, de soleil et de pluie, de rencontres, avec les cygnes et les promeneurs. C’est une expérience, avant toute chose, qui fait intervenir tous les sens, à commencer par le toucher: l’incroyable douceur de ces bouts de céramique ou de verre, polis par le ressac, dont tout le coupant s’est atténué pour devenir soyeux comme les naseaux d’un cheval.

Le chercheur de tesson semble avoir perdu quelque chose qu’il cherche parmi les cailloux, branchages, vases, coquillages, bouts de cordage ou de plastique. Du moins c’est l’impression que je me donnais. J’aurais bien été en peine d’expliquer  à une connaissance rencontrée là ce que j’étais en train de faire, ou pourquoi je le faisais ni ce que je m’attendais à trouver. Et pourtant, je crois qu’à compter de ce jour mon commerce avec les rives lacustres ne sera plus le même. Pas à pas, ma relation avec ces lieux pourrait gagner en profondeur grâce aux tessons qui m’offrent de partir à leur recherche.

Je reviendrai sur ces fragments qui m’amènent à me poser tant de questions auxquels Jean, quêteur confirmé et obstiné, me répondait avec espièglerie l’autre jour :

– C’est dans le livre!

J’ai donc acheté le livre Tessons aux éditions d’autre part. Je le lirai après avoir effectué quelques premiers travaux pratiques au bord du lac.

André Dussollier

Je recommande à tous les anxieux, mes semblables, mes frères, de substituer les sortilèges de la pharma bâloise, benzodiazépines et autres expédients, par des livres audios lus par André Dussollier. Ces jours, j’expérimente cette médication tranquillisante en écoutant La Prisonnière de Proust, servie par son grain de voix si généreux et si chaleureux. C’est prodigieux! Plus de dix-sept heures de lecture habitée par le talent de l’acteur et sa fine compréhension de la musicalité de l’œuvre. Je l’écoute généralement durant mes trajets quotidiens, et ce que j’aurais vécu auparavant comme la punition du pendulaire, entre ralentissements et bouchons, s’est transformée en quelques paragraphes voire même plusieurs pages de gagnés.

Comment agit le Dussollier? C’est un calmant à prendre avec les oreilles afin que la voix se diffuse directement dans le cerveau, infuse le pudding gris qui se détend et renvoie un signal d’amitié pour soi-même à tout le système nerveux. L’anxiolytique verbal agit rapidement. Au bout d’un petit quart d’heure, vous vous mettez à penser avec la voix d’André Dussollier, et alors le petit miracle agit. Vos peurs et vos angoisses s’apaisent d’elles-mêmes, l’air de dire:

– On n’arrivera jamais à lui fiche la frousse sur ce ton-là les filles, allez, venez, on se tire, c’est râpé, Dédé nous a coupé la chique.

En effet, on imagine mal André Dussollier jouer à faire peur dans le noir, lui qui est à l’élocution ce que la petite lumière est à l’enfant qui dort.

Je recommande des cures préventives, afin d’approfondir un état de calme intérieur jugulant les crises d’agitations mentales. Tout comme Noé a construit l’arche avant le déluge, les assises d’une paix intérieure s’élaborent avant l’arrivée de l’angoisse. C’est une évidence.

Le produit se vend au coin du web dans une bonne audiothèque, les éditions Thélème – non affiliée au côté obscur de l’économie. Ce n’est pas remboursé par les assurances, comme tous les produits naturels qui échappent aux traquenards commerciaux. Aucun effet secondaire n’est à signaler à ce jour si ce n’est, parfois, une douce addiction à de beaux textes provoquant chez l’auditeur un certain détachement face aux pressions administratives ou ménagères, une non-réponse immédiate aux urgences du biologique. C’est bien connu, en développant une sensibilité à la belle langue, on reconfigure son paysage mental, et ainsi ses priorités. Le philosophe du bonheur, Gaston Bachelard, l’avait relevé:

Le bien dire est un élément du bien vivre.

Cependant, policiers, pompiers, urgentistes en service, s’abstenir.

Et si le dosage est trop fort, et que vous veniez à vous endormir au son de cette diction impeccable qui vous accompagnera dans vos rêves, c’est tout de même mieux qu’un sédatif.

Ma pharmacie vocale ne se limite pas à André Dussollier. Quelques pistes pour ceux que cela intéresserait. Lorsque je sens que je manque de tenue intérieure, je fais appel à Julian Barnes lisant son livre Nothing to be frightened of.  Pour aiguiser la sensualité, j’ai un faible pour la voix virilement féminine d’Anna Mouglalis lisant Toni Morrisson. Avant une prise de parole en public, Louis Jouvet, à coup sûr. Les voix seigneuriales de Michael Lonsdale, Philippe Noiret ou encore Jean-Pierre Marielle m’offrent la confiance qu’on éprouve près d’arbres géants et centenaires. Sans oublier la voix familière et ressourçante de Georges Haldas, ce grand éveilleur.

Un regret: que Jules Renard n’ait pas lu des passages de son journal.

On pourrait me reprocher de ne pas avoir évoqué tout ce que ces voix-monde, ces voix-présence, ajoutent aux textes lus, la manière dont elles leur donnent corps, comme le ferait un pianiste d’une partition. Mais l’anxieux qui recourt à un anxiolytique ne se pose pas la question de sa composition chimique. Quand bien même la connaîtrait-il, il ne serait pas apaisé d’un iota. Il veut avant toute chose ressentir cette fleur de confiance qui s’épanouit au creux du ventre, et la flamme de l’âtre de vie qui s’embrase à nouveau là où il faisait froid, si froid. Et je crois que ces grandes voix peuvent le réchauffer.

A chacun de trouver les voix qui les guérissent, les nourrissent, les réjouissent. Et parfois il n’est pas nécessaire d’aller chercher loin. Celle sonore et légèrement éraillée de ma compagne lors de discussions à bâton rompu me revitalise. Et les premiers pépiements de ma fille à l’aube battent le rappel d’un besoin de présence, de pleine présence à ce quotidien que j’aime tant.

Bonne écoute, et prenez soin de vos oreilles.

Le radeau de l’aube

Tous ceux du matin qui partent gagner leur vie, pour joindre les deux bouts, celle-ci parce que cela mène aux sorties du samedi soir, celui-ci parce qu’il ne s’est jamais posé la question, et tant qui ne les joignent que difficilement les deux bouts, tandis que d’autres si confortablement sans trop bien savoir pourquoi, parce qu’il faut, parce que c’est comme ça, et il  y a ceux qui travaille pour gagner plus d’argent, villa, grill weber et sports d’hiver, ceux aussi qui la perde à la gagner, celui qui s’efforce de tenir, tenir à tout prix pour ne pas être éjecté de l’enfer qui n’en finit pas de le détuire, il y a ceux dont la semaine sera rythmée d’un « comme un lundi » au « demain c’est vendredi », oui, mais entre les deux, les quarante heures et des poussières contractuelles emballées dans cinq jours, cent vingt heures, et toutes les semaines on recommence tous les jours et toutes ces vies qui suivent rituellement leur trajectoire, ponctuée d’événements heureux, et d’événements moins heureux, elle est amoureuse, on la sent en apesanteur, lui est père célibataire, son geste de la main s’accompagne d’un:

– Je viens te chercher jeudi soir.

Je fais l’inventaire de mes petites joies pour la semaine à venir. Ce soir, je pourrai écrire; demain, le film Fatima de Philippe Faucon sera disponible en location, et je viens de voir que le livre L’utilité de l’inutile de Nuccio Ordine que j’ai commandé est arrivé; ma grand-mère a reçu les fleurs et au moins toute la maison de retraite et les contrées avoisinantes lui ont dit comme elles étaient belles. Autant de petits plaisirs portés par la chaleur d’un foyer illuminé par les rires d’une petite fille. Et j’imagine que tous ces gens aussi nourrissent leur foyer, chacun avec les combustibles qu’il aura trouvés, dont il est capable.

Et puis il y a lui, qui entre dans ce café genevois un peu bobo où je me fais toutes ces réflexions, face au majestueux platane de la plaine de Plainpalais. Je ne saurais dire s’il entre ou s’il s’échoue, tant il a l’air égaré et fragile, hagard. Le serveur lui dit que la table à laquelle il comptait s’asseoir est prise, que comme il peut le voir quelqu’un y a déjà ses affaires, tout en lui indiquant une autre place – cette place qu’il ne connaît plus, quelle est sa place, où est-elle? Tandis qu’il s’assied, sa compagne de misère le rejoint. La tenue vestimentaire de cette dernière tente de sauver des apparences qu’une existence que je devine ingrate lui a sapées. Je perçois quelques bribes des mots qu’il lui adresse d’une voix élimée jusqu’à la corde, une voix qui ne se permet plus le luxe d’un petit surplus mélodique, d’une note d’allégresse. Il lui parle d’un camping-car que j’imagine sans peine sous la forme d’un tohu-bohu sur roues. Quand il s’adresse à elle, il est sûr de lui, presque un peu crâneur, comme s’il avait trouvé encore quelqu’un auprès de qui s’imposer. Elle se lève pour aller fumer une cigarette sur la terrasse – quatre en fait, le laissant là, seul. Il tient sa tasse pour se donner une certaine consistance, et tandis qu’il regarde par la baie vitrée, j’aperçois ses beaux yeux miel, dans la couleur desquels semble s’être retiré tout son trésor. Depuis mon poste d’observation, je vois la fumeuse qui bat son briquet d’un geste de la main qui en dit long sur elle et qui, sur le moment, je ne saurais dire pourquoi, m’agace prodigieusement. Peut-être parce que j’imagine qu’elle doit passer sa journée à essayer d’allumer ses cigarettes ainsi, en y parvenant pas, s’approchant de la flamme que l’objet retors n’en finit pas de lui refuser. Et, pendant un instant, je lui en veux de ne pas s’être acheté un briquet qui fonctionne. Enfin, tout de même, ce n’est pas compliqué, bon sang, au moins ça! Mais qui sait d’où vient ce briquet et ce dont il est le souvenir. D’ailleurs, une introspection rapide me rappelle tout ce que moi-même j’emporte de bringuebalant dans la besace de mes journées.

J’ai résolu par hasard une énigme qui était devenue un mystère après un an et demi d’enquête. Depuis la chambre à coucher, j’entendais régulièrement en fin de journée un martèlement que j’avais pris pour le tambourinement d’une batterie. Mais faute de preuves, le son s’était mué dans mon esprit en ce que je croyais être une imprimante débitant des kilomètres de papier. Mon voisin de pallier travaillant à la maison, et étant avocat, ceci n’était pas improbable, mais renseignement pris, non, ce n’était pas lui. Alors un rameur? Oui, ce devait être cela, ou un quelconque instrument de gymnastique qui nécessite de souquer ferme. Mon voisin du rez infirma cette hypothèse. Je finis par associer ce bruit à un local de ventilation que je savais se trouver au-dessus de ma tête, parce qu’il fallait bien que cela vienne de quelque part. Jusqu’à ce que, pas plus tard qu’aujourd’hui, je passe devant le garage du voisin qui était en train de s’ouvrir, me dévoilant un adolescent aux cheveux longs devant sa batterie, casque sur les oreilles, que les parents avaient confiné là pour avoir la paix. Il avait créé un semblant de cocons en s’entourant de cartons et de planches sur la place de parc où, régulièrement, il venait s’exercer, libérant des pulsations sonores qui faillirent me rendre berzingue de ne pas avoir d’origine.

Avant le repas, Louise (5 ans) me demande comment je suis tombé amoureux de maman. Et tandis que je commence fièrement à lui raconter l’épopée de notre rencontre, elle me regarde et me lance:

– Papa, tu ne vas pas me raconter ta vie!

La page d’écriture

Quand elle est venue me demander ce qu’elle avait écrit, j’ai failli lui répondre qu’elle devait le savoir puisqu’elle l’avait écrit, avant de me rappeler que non, elle ne le sait pas, elle est en train d’apprendre à craquer le grand code qui lui ouvrira les portes d’une infinie compréhension du monde, de ses joies et de ses douleurs. Mais pour le moment, ma petite Champollionne s’efforce de recopier ce qu’elle voit, de s’approprier des formes à défaut du sens. AIREX: la marque du tapis de gym; PILATES, le nom du DVD; quelques lettres, une suite de chiffres sont des indices qu’elle relève tout en nous confiant la tâche de les décoder. Quelques-uns de ces mots ont déjà une saveur toute particulière: ce sont les premiers, les fondamentaux, les mots repères: maman, papa, ou peut-être papa avant maman simplement parce que c’est plus simple à écrire. Et puis Louise, son prénom. Et quelques autres, les proches, les tous familiers, ceux qu’elle a prononcés en premier, les mots qui disent le noyau, le foyer, ceux où il y a de la lumière, de la chaleur, un abri. Les essentiels, ceux que notre vie durant nous répétons en brodant autour d’eux des centaines d’autres qui traceront souvent autant de chemins vers nos premières racines. (L’adulte est pudique: il a besoin de se donner le crédit de l’intelligence pour oser avouer son infini besoin de consolation.)

Je lui envie cette joie toute fraîche, son attention soutenue de copiste qui innerve les lettres de son envie d’y arriver; son visage qui s’illumine, lorsque, triomphante, elle l’a reconnu: c’est lui, c’est mon prénom! Cette effervescence est partagée. L’autre jour, son petit copain Yanis dormait à la maison et, tandis que je m’apprêtais à dire à Louise ce qui était écrit sur une boîte de jeu, il a bondi pour venir le lui lire. Avec quelle application il épelait les syllabes, les liait entre elles, sans pour autant apparemment savoir ce qu’il lisait. J’ai souri en l’écoutant prononcer le mot « manger » avec un « g » dur, qui donnait le son « manguer ». Il n’a pas su me dire ce que cela signifiait. Il ne le reconnaissait pas. Pourtant, Yanis et « manguer » sont copains dans la vraie vie, j’ai pu le constater en le regardant dévorer les hamburgers de Nathalie ce même soir.

Yanis et Louise ont bien compris que ce jeu-ci était un peu plus important que les autres, comme apprendre à se tenir debout, à marcher, à parler. L’école n’y est pas pour rien. Dans la classe les vingt-six reines du ballet de l’alphabet tiennent le haut de l’affiche.

Tandis que je finis d’écrire ces quelques lignes, les tracteurs continuent de déblayer les routes. Il a neigé toute la nuit. Les hommes sont à pied d’œuvre depuis 3h30 ce matin. Leur énorme pelle qui gratte le bitume fait trembler la maison dans un vacarme assourdissant, avec les lumières orange de leur gyrophare qui dansent sur les murs de la chambre où nous dormons. Le bruit de leur passage rappelle un avion de chasse qui traverse le ciel. Ce que j’ai cru d’ailleurs, en bondissant de mon lit pour aller voir à la fenêtre. Et de me rappeler la chance que j’ai de vivre dans un pays en paix. Je sais, c’est une considération un peu facile, le sanglot de l’homme blanc comme l’a nommé Pascal Bruckner. Mais quand je lis que l’ex-patron de la Poste a été assassiné dans un attentat alors qu’il inaugurait la cantine d’une école à Ouagadougou, j’ai la chair de poule. Le massacre là où l’enfant qui apprend devait venir se nourrir.  Le gel de l’avenir, du bourgeon. Et moi qui suis en train d’écrire en buvant un café et en écoutant des sonates de Mozart interprétées par Vladimir Horowitz. Simplement parce que j’ai eu la chance de naître au bon endroit. Ces fractures du monde sont inexplicables, inconciliables. Si au moins la barbarie montante réveillait un vrai, grand élan de fraternité… Je me souviens que Georges Haldas me disait que le travail humain se fait dans les catacombes, où de petits groupes peuvent se constituer partout dans le monde pour sauvegarder notre humanité sans cesse menacée, la protéger, la partager. Oui, peut-être que sur fond de meurtre est en train de naître une prise de conscience de l’urgence à briser notre coquille d’indifférence. C’est lorsque nous pouvons tout perdre que nous comprenons ce qu’il convient de défendre.

Et la neige n’en finit pas de tomber, et les tracteurs de mener leur lutte contre les flocons.

Stradivarius familial

Les fêtes de Noël m’ont amené à me promener dans d’autres marges: les maisons de retraite, cette institution symbolique d’une société qui vit mieux ensemble virtuellement avec des inconnus qu’avec ses proches. Ici, le temps prend la forme de l’attente, de points de suspension, se recroqueville comme la mèche d’une bougie qui expire, reste bloqué répétitivement entre deux sillons d’une vie, aspire à s’enfuir là-bas, loin, vu qu’ici il n’y a plus nulle part où aller. Le consommateur de technologies dernière génération à prix discount en grande surface vient faire sa visite mensuelle en triturant son téléphone portable, espérant l’arrivée d’une notification lui indiquant qu’il ne sera pas un jour confronté à ce qui pourrait ressembler, à y regarder un peu rapidement, à un naufrage: la vieillesse. Vous avez un nouveau message:

Désolé, mais il n’y a aucun remède contre la réalité. Signé: Ton Créateur

Mais moi, j’ai une chance immense! Dans une de ces maisons se trouve le Stradivarius humain de notre famille. 91 ans, toute sa tête, un sens de la répartie et de l’humour tonifiant, une curiosité insatiable, une souplesse de yogi. Oui, bien sûr, j’exagère un peu, mais les manuels d’histoire de mon enfance exagéraient aussi en racontant que Charlemagne pouvait couper un mouton en deux d’un coup d’épée! Et ne nous y trompons pas: elle n’a vécu à l’abri d’un étui, elle a été, comme tout un chacun, éprouvé par la vie – on n’y échappe pas. Elle aime à répéter que là où il n’y a rien, il n’y a personne. Et je peux dire qu’en sa compagnie, il y a quelqu’un. C’est ma grande maman, et la grande grande maman de sa petite petite fille. C’est une de mes joies de pouvoir me dire que là, pour le coup, non, je ne me suis pas paresseusement économisé, j’ai donné toutes les chances à Madeleine et Louise de se rencontrer – 86 ans de différence, de se connaître, de ne jamais s’oublier. Elle n’a pas manqué de courage en décidant d’entrer dans cette maison au nom d’arbre sans qualificatif débilitant: Les Tilleuls. Pas les Jolis Tilleuls, pas les Tilleuls d’Automne, non, juste Les Tilleuls. Un lieu où infuse la vie des pensionnaires. Ma grand-maman a eu la clairvoyance et la chance de pouvoir mettre à profit son étonnante vitalité pour anticiper ce changement, et ne pas subir un choix qui lui aurait été imposé. Et cela fait toute la différence. Se connaissant, elle a sagement pesé le pour, le contre, évalué ses forces, et elle a conclu que ce serait mieux ainsi. Elle a paqueté le peu d’affaire qu’elle avait, l’essentiel se trouve dans les palais infinis de sa mémoire, elle a pris sa grande tristesse de son mari parti il y a quelques années, et elle y est entrée.

Cette autonomie, sa chance, je me la souhaite. Avec une femme a aimer, le sourire d’un enfant, et quelques amis chers en toute saison, pour pasticher Guillaume Apollinaire:

​Je souhaite dans ma maison:
Une femme ayant sa raison,
Un chat passant parmi les livres,
Des amis en toute saison
Sans lesquels je ne peux pas vivre.

Le reste me paraît vraiment accessoire.

Mais il est l’heure de se quitter pour retourner vers le lac. On s’embrasse, on promet de lancer un petit coup de fil pour dire qu’on est bien arrivé, et heureusement quand même il n’y avait pas de neige, parce que sinon… Sauf que cette année, vraiment, on doit bien constater qu’il n’y en a pas. Depuis le seuil de sa chambre, elle nous fait longuement signe de la main et nous de lui répondre, tandis que nous attendons l’ascenseur qui n’en finit pas de ne pas arriver. Et elle ajoutera:

Si je vois un bon truc au menu, je t’appelle.

Bonheur.

Et de nous mettre en route vers une autre maison de retraite pour aller voir ma mère, et c’est une autre histoire.

lesmarges.net

Les textes publiés par Jean Prod’hom sur son site lesmarges.net sont un des plus beaux exercices de quotidien que j’aie jamais lu en ligne: chaque jour, il raconte le jour, pour que tout ne s’échappe pas en vain, pour passer les heures dans le tamis de l’écriture et retenir quelques pépites soigneusement déposées sur les lignes de son blog. Chaque matin, il remet son attention en jeu, comme on jette les dés, pour s’ouvrir à l’imprévu, à ce qui se présentera au fil de la journée. Avec toute la patience et la discrétion nécessaire, Jean Prod’hom se tient à l’affût, comme un ornithologue – pas un hasard qu’il aime tant les oiseaux. Il laisse les mots faire corps avec le vécu le plus élémentaire. Il sympathise avec tout ce qui fait d’une routine un petit chemin de vie et de sens, et non plus uniquement une somme d’obligation à réaliser à marche forcée. Il écrit au ras du temps, à hauteur d’heure. Une unité de temps et de lieu: la journée et les paysages de sa vie ordinaire. Rien de plus. Rien de moins. Les amis, le travail, les trajets, des choses vues, la famille, tout ce qu’il y a de plus banal, de plus commun à tous: le pain quotidien de la vie ressaisi avec sensibilité et pudeur. Pas de sensiblerie, de faux effets. Toutes ses réflexions sont enracinées dans le terreau fécond du quotidien. Pas d’envolées métaphysiques qui seraient dissonantes avec son propos et effaroucheraient tout ce qu’il invite dans ses textes. Justesse et maîtrise de ton, malgré l’urgence à dire ou grâce au plaisir de dire, sans déraper sur le verglas du verbe.

La semaine commence, il faudra une fois encore prendre des mesures pour qu’elle ne m’avale pas d’un coup. Me retirer chaque fois que cela est possible, pendant la récréation que je surveille ce matin, à midi lorsque la cour déserte est remplie de lumière, plus tard avec les derniers rayons du soleil.
–Jean Prod’hom

Monsieur Prod’hom vous enluminez ma journée. J’aime la petite musique des mots qui sous-tendent votre vie. Votre blog est exemplaire. J’attends votre courrier quasi quotidien avec l’impatience qu’on a à recevoir une bonne nouvelle, avec la joie des amoureux de ce qu’il me plaît d’appeler Le royaume familier: le royaume de ce qui passe souvent inaperçu et qui, pourtant, fonde nos vies. Vous m’apportez une grande bouffée d’être.

Retenir, cueillir, noter quelque chose, le matin déjà, c’est accepter que cette chose, quelle qu’elle soit, infléchisse notre parcours, oriente notre regard, anime nos pensées jusqu’au soir ; elle nous oblige à cesser d’être à la traîne, à nous extraire de nous-mêmes et du monde, à prendre les devants, à donner une couleur à ce qui nous entoure et que nous découvrons pour la première fois. Marcher, regarder, penser deviennent des aventures.
— Jean Prod’hom

Après ce crochet dans lesmarges.net, je poursuis mon chemin. Dans la descente du village, une équipe de bûcherons règle leur compte à des ormes. J’imagine qu’ils ont de bonnes raisons de le faire… Certains sont déjà décapités, laissant apparaître leur souche fumante. Cette route porte bien son nom: route de la Scie.

Le chant vitalisant du merle à la tombée de la nuit me saisit par surprise et pulvérise toutes les petites tracasseries rencontrées durant la journée, pour quelques instants du moins. Et je reconnais bien là un de mes maîtres de présence.

Lieux communs

Le lavabo de notre cafétéria commune est à nouveau rempli d’un amoncellement de vaisselle sale qui s’accroît comme de la mauvaise herbe. Nous sommes incapables de garder cet endroit propre, cela défie l’entendement. La tâche incombe toujours à quelques-un(e)s qui finissent par maudire les autres, à raison. C’est toujours la même chose – c’est souvent toujours la même chose l’existence: l’un pose sa tasse dans l’évier s’imaginant qu’elle se nettoiera par les forces du Saint Esprit qui a tant d’autres choses à faire. Puis un second qui se promet de revenir, un troisième qui n’y pense pas, et ainsi de suite, jusqu’à que plus personne n’ose y toucher, et une Hercule finit par prendre les choses en main pour le bien de tous. D’ailleurs, je peine à croire que ce soit un homme qui a nettoyé les écuries d’Augias, c’est une bonne blague. Ceci me fait penser également aux w.c. communautaires, autre objet de stupéfaction: il y a donc des gens pour qui il est possible de quitter ce lieu en le laissant dans un état inqualifiable pour la jeune fille que je vois venir nettoyer le soir venu.

Je commence ma journée par le bas matériel, mais je n’en sors pas, tout commence souvent par là, comme l’illustrait très bien l’émission d’Arte, Le ventre, notre deuxième cerveau, qui m’avait donné tant de grain à moudre alors que je planifiais de perdre du poids, le regard rivé sur le compteur de la balance électronique payée une fortune, dans l’espoir de perdre mes kilos en mode Wifi. On croit qu’on décide, que le pudding gris neuro-admirable fait la loi, mais il n’en est rien. Le cerveau n’est qu’un élément de l’écosystème humain qui nous constitue. Qui est ce « je » qui veut? Je pense donc je suis, taratata… Pour être, je dois négocier avec toutes les parties qui me constituent. Me mettre à l’écoute de ce corps si docile qui n’en finit pas de travailler à trouver des solutions pour réparer les dégâts commis par le terroriste frontal qui n’en fait qu’à sa tête. « C’est le cœur qui a lâché », entend-on souvent dire. Que nenni! C’est plutôt Monsieur Dustress qui a lâché son cœur. Et dans les avis mortuaires, on devrait remercier les organes d’avoir permis au gaillard de tenir le coup si longtemps. Je n’y comprends rien à toute cette biologie, tout en trouvant fascinant que nous vivions en communauté avec nous-mêmes. On peut passer une vie à s’ignorer, à se raconter nos petites histoires, nonchalant de 90% du reste de soi, ou alors vivant ce reste comme une souffrance. Il paraît que nous avons plus d’un kilo de bactéries autonomes qui squattent en nous, et qui nous fournissent un tiers de l’énergie dont notre corps a besoin. Notre ventre serait un pourvoyeur de dopant pour notre cerveau, et notre état d’esprit, comme un caméléon, prendrait la couleur de ce que nous avons ingurgité. Et sachant tout ceci, je me permets encore de dire: je. Fichtre! Quel « JE »?

Depuis que nous jouons à voiture jaune avec Louise, j’en vois partout. Le but du jeu est de dire « voiture jaune » aussitôt qu’on voit du jaune qui roule, d’où des hurlées dans l’auto à sortir de la route, mais je m’en accommode, ayant déjà réussi à la convaincre de ne se concentrer que sur cette couleur. Du coup, ce petit rituel m’accompagne toute la journée, en particulier lors de mes promenades où je ne peux m’empêcher, après avoir vu divers véhicules couleur tournesol, qu’il faudra ce soir que je me rappelle de le lui dire. Et elle me demandera si nous pourrons à nouveau jouer quand nous prendrons la Toyota tout en ajoutant avec espièglerie:

Mais il faudra bien qu’on explique les règles à Maman, hein, parce qu’elle n’a pas tout compris.

Chagrin d’école

Toute contente, elle a expliqué à sa maman qu’elle avait joué avec un petit caillou. Elle l’a même sorti de sa poche pour le lui montrer. Sauf qu’il ne s’agit pas du petit caillou du dessin animé d’Émilie Jolie. Celui-ci est dur comme… de la pierre. Cette situation m’attriste, elle n’arrive pas à se lier avec une petite copine, les autres enfants ne veulent pas jouer avec elle. Je la vois parfois par la fenêtre tenter de nouer des contacts. C’est un crève-cœur. Ce sont de petits groupes déjà constitués, dont elle est exclue. Peu de petites filles dans sa classe cette année. Celle avec laquelle elle a tissé des liens dès les premiers jours a déménagé en Australie. Oui, c’est dur l’école. Et je vois bien toute la différence avec les magnifiques années de garderie où elle faisait partie d’un gang qui ne semblaient vivre que dans la joie de se revoir: Nalani, Mila, Rani, Chloé, et avec elles autant de diversité: l’État d’Hawaï, la Pologne, l’Iran, la France. Heureusement, elle est de bonne constitution, prend son mal en patience, mais ne se réjouit pas trop d’y aller et aimerait bien en changer. Comme je la comprends. Sans compter cette petite fille l’autre jour qui, au moment de se ranger deux par deux, n’a pas voulu lui prendre la main. Elle n’en a pas fait cas. Incroyable capacité d’ingestion de l’indigeste de la petite enfance. Être patient, oui. Ce que je ne suis d’ailleurs pas tant avec elle, je m’en rends bien compte. Je me suis acheté un nouvel appareil photo et tandis qu’elle venait voir je l’ai remballée parce que je tentais de faire je ne sais plus trop quoi… La cour d’école qui se prolonge à la maison. Je suis un abruti. Je penserai à le lui montrer ce nouveau joujou. De toute manière, ce n’est pas elle qui l’esquintera, mais ma fichue maladresse.

Encore quelques jours et les nuits seront petit à petit grignotées par l’aube et le crépuscule. Je m’en réjouis alors que l’hiver lui-même n’a pas encore pointé le bout de son nez. La luge et les skis patientent au garage. Le travail en cours cette fin d’année me permet d’envisager les fêtes plus sereinement. Comme d’habitude, je m’insurge contre le foie gras prévu aux repas et j’ai la ferme intention de ne pas en manger. Ni de trop boire. Paroles, paroles, paroles. Répétition mécanique de bonnes intentions, comme chaque fin d’année. Mes petits soucis sont dérisoires. Mais porter mon attention sur la semaine qui débute, sur ce petit lundi matin sans ciel, on dirait qu’on l’a photoshopé pour le retoucher. Je me réjouis de ma promenade de la mi-journée au bord du lac: j’ai pris mon nouvel appareil photo. Je me suis déjà amusé hier à photographier quelques visages en zoomant, j’étais soufflé par la qualité des images. La vendeuse du légendaire magasin Photo Grancy à Lausanne m’a indiqué que l’objectif accueillait généreusement la lumière. J’aimerais en dire autant de moi. C’est le travail de chaque jour, d’accueillir généreusement la lumière. Je ne dis pas d’en donner, c’est trop ambitieux. Mais je crois qu’accueillir, devenir l’hôte des petits trésors du jour, leur offrir le refuge provisoire de notre personne, c’est déjà beaucoup.

L’approche de la nouvelle année met en pagaille mes atomes psychiques. Toujours ce fichu besoin de me fixer un cap que j’aurai tôt fait de ne pas tenir. Pourtant s’il y a une chose dont j’aimerais m’imprégner, qui me chuchote que, par là, le chemin est bon, c’est la phrase de Gustave Roud que j’ai mis en exergue de ce blog:

​Paradis humains: j’en arrive à ne désirer plus que ce qui est, les rêves d’autres choses, vraiment, me semblent le fruit de notre insuffisance.

Tout est là, déjà là, au-delà de tout ce que je pourrais espérer. Mais comme je l’aime, mon insuffisance, comme j’aime me construire de petits désirs, de petites attentes frivoles. Par paresse peut-être. Ou par lâcheté. Comme une manière de me promettre de vivre un peu plus tard. Quand? Je pose secrètement mes conditions. Désirer ce qui est, désirer ce que j’ai, première expression d’une gratitude pour ce qui nous est donné. Autant dire que je mesure aussitôt mon ingratitude. Je marchande avec ce qui est qui pourrait être où qui serait si bien si… Me revient la phrase d’un ami, qui fut mon professeur d’allemand à l’école. Tandis qu’il me donnait un cours d’appui, je m’étais mis à lui exposer je ne sais plus quel projet loufoque, et il avait eu cette réponse lumineuse que je ne devais jamais oublier – et resservir à mon bon plaisir:

Frédéric, n’échafaudez pas de projets qui s’écrouleront en moins de temps qu’il ne le faut pour le dire au contact de la réalité.

Puis la leçon avait repris. Comme c’est bon de sentir la terre sous ses semelles.

En promenade, j’ai croisé un gros chat, un gros merle, et une grosse dame qui parlait toute seule – ou ne faisait que de poursuivre à voix haute ce monologue que nous entretenons avec nous-mêmes tout au long de la journée.

 Oui, finalement je me félicite de pouvoir d’ores et déjà formuler cette bonne résolution pour la nouvelle année: donner dès à présent sa pleine valeur au présent. Mais assez pour aujourd’hui, plus j’en dis, plus je risque de tomber de haut.